Sara

 

Sara (1950- aout 2023),

suggérait et racontait dans le silence et l’austérité du papier qu’elle déchirait pour créer images et albums …

Ils demeurent, grands témoins de son œuvre inclassable ; car là, s’y racontent, au fil des pages, des vies entières, humaines et animales, sans qu’un seul mot, le plus souvent n’ait besoin d’être dit. La force de création de Sara est comprise entre ces silences, dans la magie de ses personnages de papier, figurants d’un vaste scénario, comme une spirale d’individualités qui déambulent et s’entrecroisent, livre après livre, page après page, filmés au plus près.

Il est question de solitudes habitées (Elle et moi), de rencontres aux allures clandestines (A travers la ville, A quai, Le rat musicien), de périls surmontés (Éléphants), d’affections contenues (C’est mon papa), d’amours qui s’attendent (Je suis amoureux), qui se trouvent (Joséphine au restaurant), d’engagements (Révolution), de naissances (Volcan), de mort (Du Temps).

Si plus tard, sa gamme de couleurs s’élargit, c’est pour illustrer fables  (La Fontaine) et contes classiques dans lesquels on retrouve des forêts profondes, des deuils, des solitudes, un roi en colère, un prince métamorphosé, une belle mère jalouse et cruelle, des destins empêchés …

Mais que l’on soit dans l’univers de ses tableaux, de ses films, de ses albums, dans ses décors de forêts, de villes ou de ports, l’œuvre de Sara tourne autour de ce questionnement essentiel : la relation à l’autre et à soi-même.
Comment s’effectue la rencontre ? Comment dialoguer ? Quelle est la nature réelle de L’Être Humain ? De l’animal ?
La réponse se profile parfois, mais le plus souvent reste en suspens, comme un miroir tendu au lecteur, comme cet « autre côté du miroir » si cher à Sara.

Mth Devèze, l’Art à la Page 2023

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Article

A propos de « A Quai » de SARA

A Quai. Le titre en soi me suggère toute une série d’atmosphères : la vie d’un port,
son trafic, ses rumeurs, ses odeurs. Le voyage, l’évasion, le rêve de partir, le « en partance » ; l’exclusion aussi – de celui qui reste seul, l’abandonné – ; les adieux et l’au revoir ; Un film de Fellini : « Amarcord » et son entêtante musique.

A Quai , c’est un peu tout ça, mais dans la part secrète de la nuit, celle qui révèle la face cachée du jour . La nuit qui enveloppe et ouate l’album de silence . La nuit , synonyme de noir, couleur prédominante de l’œuvre de Sara, car dit-elle ‘’mes images naissent dans l’obscurité’’. Unité d’espace ( les quais d’une ville portuaire et ses abords ) et de temps ( une nuit) pour ce drame sans texte dont l’action se déroule comme dans le huis-clos d’une scène de théâtre avec décors et personnages dont une caméra capterait les déplacements sous forme de travelling. Le décor structure l’espace  : bidons empilés, grues, piliers, passerelles, ombres des paquebots et leurs points lumineux ; le noir de la nuit propulse les personnages au premier plan : le chien jaune, le capitaine en blanc, la femme en rouge ; personnages emblématiques de l’œuvre de Sara.

Le chien jaune, l’animal cher à Sara, l’animal par excellence, placé au centre, au cœur même de notre Humanité ; héros sans le savoir de l’œuvre de Sara – peintures et illustrations – « A Quai », l’album, peut se résumer à la Quête de l’Autre. Le chien seul et exclu du début va, de haute lutte, se faire accepter d’un compagnon en la personne du capitaine. Le lecteur les quitte côte à côte, de dos, face au bastingage du bateau, tournés dans une même attitude vers la mer , un ailleurs ; modus vivendi ? solitudes partagées ou reconnaissance de l’autre comme pourrait soudain le suggérer l’expression étonnée du capitaine? On ne peut que supposer tant les personnages papier de Sara recèlent de vie propre et de mystère ….

Le capitaine, qui est-il ? d’où vient-il ? où va-t-il ? Rien, on ne sait rien de lui. Pas d’avant et pas d’après ; sa présence est juste comprise entre les pages du livre, entre les images du film.
Solitaire ; de ceux marqués par la vie ? oubliés de la vie ? de ceux qui défendent leur espace clos ? en quête d’apprivoisement ? ainsi la fin de «  A Quai » n’est pas sans rappeler celle de «  la petite fille sur l’océan », où le capitaine, après un naufrage va finalement « adopter » une enfant rescapée et son chien jaune ; Là aussi, les personnages nous tournent le dos pour quitter le livre comme pour aller vers leur propre destinée . Dans les deux cas, le renoncement du capitaine à sa solitude ne se fait pas sans heurt.

L’Homme, élément masculin de l’œuvre, ici capitaine ou marin, ailleurs passant inconnu, ailleurs musicien, traverse les livres et provoque la rencontre par sa présence même si il ne la désire pas toujours.
Souvent en ombre, souvent de dos, il trouve son alter ego dans la femme en rouge, celle qui s’exprime à la fin de l’album.

Car cette mystérieuse femme est celle – absente ou présente – de tous les livres.
C’est avant tout la femme au chien , l’inoubliable de ‘’ Elle et moi’’, la fragile, l’aimante , la consolée et la consolante ; l’inconnue, celle du film ‘’A Quai’’; celle
de ‘’ Joséphine au restaurant’’( même si , exceptionnellement, elle s’habille de noir ),
histoire d’une rencontre ‘’réussie’’ racontée par la voix d’une enfant.

Pas de paroles dans «  A Quai » – sinon la lettre de la femme en rouge – comme dans la plupart des autres albums. La force de l’image y supplée largement . Papiers déchirés dont le tremblé de la déchirure donne relief à l’image, peu de couleurs – noir, gris, blanc, rouge, jaune –, mise en espace laissant une large place au seul noir de la nuit .
Un drame se joue, ‘’raconté’’ en quelque sorte par chacun des personnages dans la confrontation silencieuse d’un point de vue subjectif et d’individualités qui s’entrecroisent .