Isabelle Chatellard est née en 1970. Diplômée de l’Ecole Emile Cohl de Lyon , elle publie son premier album en 1994, aux éditions du Rouergue sur un texte d’Olivier Douzou, Ermeline & sa machine. Depuis, Isabelle Chatellard a collaboré avec plusieurs auteurs, dont Jean Claude Mourlevat ( ré-édition de Kolos et les quatre voleurs au Père Castor en 2023, avec de nouveaux dessins),
et a illustré presque une centaine d’albums, parmi lesquels des contes dont des « classiques » revisités sous la plume savoureuse de J.Pierre Kerloc’h (Le Petit Poucet, Didier Jeunesse, 2001 – Le Grand lougoudou et le petit Chapeau rond rouge, Vilo Jeunesse, 2007 – Blanche Neige et les sept petits géants, l’Elan vert, 2008) et des albums autour de la vie du cirque (Jeux de piste, Bazar Circus); Avec une mention toute spéciale à l’album Les chaussures, de Gigi Bigot et Pépito Matéo ( Didier Jeunesse, 2010) dans lequel il est question de guerre, d’exode et de résilience.
A ses débuts l’univers d’Isabelle Chatellard évoquait un monde d’enfance où s’animaient pantins, poupées et marionnettes dans des décors imaginaires sur mesure. Sa palette de couleur se déclinait alors du côté des bruns avant d’évoluer vers les bordeaux et roses ( les oies sauvages, 2004 ), les verts ( le Lougoudou ) et des contrastes chaud/froid comme dans le vengeur masqué des contes de fées, 2008.
Petit à petit son dessin délimité d’un trait noir a fait place au grisé du crayon de papier jusqu’à venir envahir et zébrer le sujet lui même de ses fines hachures, jouant ainsi avec le fond, les ombres portées et la couleur. Magnifique travail qui se découvrait dans le Lougoudou, s’accentuait dans Blanche Neige, l’anniversaire, la princesse au secret et venait envahir les pages des Chaussures , pour donner tout son sens au tragique.
Les intérieurs d’Isabelle Chatellard sont ceux d’une designer, avec ses personnages (en clin d’œil à la mode) intemporels, habillés de coiffes, collerettes, et coiffés de perruques, quant aux extérieurs ce sont souvent des entrelacs de jardins, de vertes prairies au bord de lacs, mais surtout des arbres élancés vers le ciel, des forêts comme posées dans de vastes espaces silencieux, paysages ouatés de neige …. en réminiscence à l’enfance.
Aujour
le tout dernier étant « le grand, le très grand tour de manège » , sur un texte de H.Ben Kemoun, publié par Pastel (octobre 2025 )
Article
à l’occasion de la parution de son album :
« Le grand, le très grand tour de manège » de H.Ben Kemoun © Pastel, 2025
Le Lab’Albums : Isabelle, pouvez-vous nous parler de la genèse de cet album
Isabelle Chatellard : J’ai travaillé il y longtemps avec H Ben Kemoun et nous voulions refaire un album ensemble ; il a pensé que cette histoire me correspondait ; il m’a présenté ce texte que j’ai soumis à l’école des loisirs-Pastel, Odile Josselin l’a accepté.
Le Lab’Albums : Votre rapport au texte, lorsque vous illustrez … l’idée est-elle de l’oublier pour l’interpréter, une relecture libre ou l’inverse ?
J’ai besoin de me détacher du texte, me souvenant suffisamment des grandes lignes, je ne garde que ce qui me semble essentiel. Le texte pose une base me donne l’idée mais ne m’enferme jamais, pour pouvoir avoir une liberté de création. Dès sa lecture je pars dans mon imaginaire. Ici, j’ai imaginé un manège différent de celui qu’on connait, avec l’envie qu’il s’enroule à la manière d’un ruban, qu’il soit en mouvement sans tourner comme un manège classique ; de même j’ai eu envie de donner un caractère précis à chacun des animaux, leur donner vie et faire en sorte qu’ils soient liés les uns aux autres, qu’il y ait une amitié, une complicité entre eux.
Cette obsession de déformer ou réinventer, c’est aussi et souvent parce que je n ai pas envie de dessiner la réalité !
Le LA : vos choix des lieux et des paysages, leurs représentations ?…
Ici il y avait une place, une rivière, un village … le texte me situe, il contextualise ; si on ne lit que les mots du texte, on peut dessiner un petit village classique, mais je le déplace !

Je commence par imaginer un paysage qui me permet l’évasion du manège. La verticalité des arbres installe une hauteur dans l’image ; les montagnes rythment l’espace ; elles peuvent paraitre austères et s’opposent à la rondeur du manège et des animaux.
Le LA : justement, votre rapport à la forêt et « à l’arbre » – omniprésent dans votre œuvre et vos carnets ?
Les arbres dans un paysage me semblent essentiels.
La forêt est un endroit qui me protège, on peut s’y cacher, on peut dominer le paysage si on monte au sommet d’un arbre. Les arbres renforcent le sentiment de solitude de l’enfant tout petit au milieu de ce paysage …

Les arbres introduisent le merveilleux, le magique mais aussi le mystérieux, et dans mes dessins j’aime montrer cela par des angles de vue différents.
Je m’amuse à dessiner leur fragilité avec leurs branches fines, et leur force avec leurs troncs robustes. Ils sont très graphiques ; leurs écorces sont des motifs ; J’aime leur poésie, leurs branches qui tentent de toucher le ciel. Leurs structures m’intéressent plus que leurs feuillages, j’aime les arbres nus de l’hiver
Le LA : vos œuvres ont beaucoup évolué depuis vos premiers albums aussi bien sur le plan du trait que du traitement de la couleur. Pouvez-vous nous en parler ?
J’ai commencé ma carrière avec un trait assez épais, des couleurs très vives, des motifs, des personnages s’ apparentant à des marionnettes, des animaux anthropomorphisés ; je me suis débrouillée avec un dessin fragile sans grande technique ; alors j’ai inventé pour tromper ce manque de technicité, et puis petit à petit c’est devenu un style, une marque de fabrique.

Mon médium également a changé ; de l’acrylique seul à mes débuts, je suis passée au mélange acrylique, crayon de couleur et pastel gras, puis pour aller encore vers plus de finesse, j’utilise maintenant des feuilles très lisses et seulement du crayon de couleur et crayon papier.
Peut être me suis je aussi libérée ; je me suis petit à petit mise en accord avec le ton, la teinte que je voulais donner aux histoires que l’on me proposait. Cela prend du temps de se connaitre ! (bien que je ne pense pas être arrivée à maturité ) mais je ne me pose pas la question de comment je dois aborder techniquement une histoire, ce qui m’importe, c’est recréer mon univers malgré la contrainte du texte ; quant aux couleurs, je les visualise toujours avant de réaliser mon image. Je ne fais jamais d’essai d’image en couleur, c’est comme peindre « alla prima » pour moi ! mes couleurs sont déjà en tête et je n’ai jamais refait une seule image couleur, certainement à cause d’une longue gestation en amont, et parce que la mise en place d’une ambiance est déterminée à l’avance par mon crayonné où j’ai posé des ombres précises qui racontent un moment de la journée… l’ambiance colorée s’impose donc.
- [ illustration ci-dessus : extraite de « Le Petit Poucet », de J.P Kerloc’h © Didier Jeunesse, 2001 ]
Le LA : Justement, dans cet album, pouvez-vous nous parler du travail du noir et blanc, de l’importance des ombres et du travail de la couleur
Je voulais donner une importance au féerique, au magique, au mystérieux avec les ombres longues de l’hiver, la lumière rasante, le blanc de la neige, les cieux très étoilés. Je voulais de la douceur avec le crayon comme un voile qui tapisse et accompagne une gamme colorée qui évolue.

J’ai suivi le texte pour sa temporalité : on part de l’aube et progressivement la lumière du jour jaillit et le soir arrive, la nuit tombe et on finit la course du manège à l’aube.
Le fond du papier, un peu bi, m’a servi de base ; j’ai blanchi les montagnes pour les faire ressortir, leur donner une importance, une dimension majestueuse ; et cette ambiance bleutée m’a permis de faire ressortir les couleurs plus vives du manège et des animaux.
Il m’a été important aussi de donner une vie et un caractère à chaque animal pour le singulariser et lui donner un rôle précis. Par exemple, le panda est un peu insouciant, la vache guide, le dragon grâce à sa longue queue va servir de toboggan d’atterrissage, la queue du chat va relier les animaux ou s’enrouler à un objet qui ne vole pas pour qu’il puisse faire partie de cette ribambelle, l’ours protège …
J’aime aussi me recréer un monde ; ainsi, lorsqu’ils partent vers la mer de glace je me dis qu’ils vont avoir froid et je dessine une petite charrette remplie de bonnets ( image où le manège prend son envol) ; on ne la voit presque pas mais elle est là ! et cela me permet de leur mettre des bonnets dans l’image suivante.
J’aime que tout soit logique quand j’introduis un objet, un détail va toujours servir à quelque chose ; mais j’aime aussi que les choses ne soient pas normées ! par exemple le camion de pompier étant trop petit pour qu’un gros animal puisse aller dedans, je vais jouer afin que certains animaux s’en emparent autrement.
Le LA : l’importance des motifs : écailles du dragon, « robe » de la girafe », zébrures du tigre, lignes et carreaux des vêtements – omniprésents dans votre œuvre – et des géométries (lignes, carrés, ovales) …
J’ai aimé « chamarrer », mélanger les lignes, les motifs, en essayant de garder une lisibilité. On s’adresse ici à un public jeune et il ne faut pas que la lecture de l’image soit compliquée pour eux.

Les motifs s’opposent à la sobriété, l’âpreté du décor, apportent de la chaleur, de la vie, de la douceur. Je les raccorde souvent au caractère de l’animal. Ici, j’ai plus joué avec les matières, le poil des animaux, leurs taches, leurs robes…
Le LA : Pouvez-vous nous parler des « cadrages » vraiment virtuoses, et de la construction des images ; Tantôt gros plans, vues d’ensemble ou plongées (avant avant-dernière image) .
Rien ne m’ennuie plus qu’un livre linéaire. Le cadrage donne un sens au récit, il l’accompagne, le rend vivant, il pointe, c’est un appui d’intention. On montre un sentiment par le cadrage, il raconte.
J’aime qu’on ressente exactement ce qui est important dans une image ; l’alternance des plans aussi rend vivant le récit, c’est une incitation à tourner les pages d’un livre d’images.

Quand j’imagine mes images, je suis à la place de mes personnages, dans leurs situations, à leur hauteur, et puis je m’éloigne d’eux pour montrer leur environnement. D’où l’alternance des plans et des angles de vue. J’aime aussi parfois donner le vertige par un plan en plongée ou contre plongée.
Le LA : Votre travail personnel hors livre, vos carnets moleskine …
Il y a quelques années, je me suis prise au jeu de faire des croquis d’un village Corse alors que je n’avais jamais fait de croquis sur le vif depuis mes études de dessin. Le résultat n’est pas à proprement parler un carnet de croquis, mais plutôt des images soignées et j’espère teintées de poésie.
Je fais aussi des agendas ; au départ ce sont mes agendas de travail – mais qui me servent aussi de support artistique – dans lesquels je vais m’emparer du digital pour en faire un matériau artistique (captures d’écrans, photos, conversations éphémères, et consommables), pour les figer dans mon agenda, les fixer et les rendre pérennes. C’est une mise en place de mon propre système
Le LA : la prochaine exposition autour de votre œuvre ?
Il s’agira d’une exposition monographique d’abord installée au festival Una Volta à Bastia lors des « Rencontres de la Bande-Dessinée et de l’Illustration- BD à Bastia, » du 26 au 29 mars 2026, et qui restera un mois et demi à BASTIA au Centre Culturel Una Volta, avant de voyager ensuite dans toute la Corse pendant quelques mois dans divers lieux du nord au sud de l’Île. Dates et lieux seront consultables prochainement sur leur site.
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