Francine Foulquier le 3 juin 2025
Paul Cox
Les livres, territoires de jeu et d’expérimentation
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Paul Cox
Artiste pluridisciplinaire, inclassable, expérimentant insatiablement, Paul Cox compte parmi les créateurs majeurs de son époque.
Il travaille dans le champ du graphisme (logos, affiches et programmes pour le théâtre des Amandiers, le théâtre du Nord, la Ville de Paris,…), il aime la scène et a réalisé des scénographies pour l’Opéra de Paris, l’Opéra de Genève. On a tous en mémoire ses installations colossales au Centre Pompidou Jeux de construction et la fresque Alienorama, ainsi que la cloche réalisée pour l’abbaye de Fontevrault, mais aussi des sculptures alphabétiques, des jeux pour Mille formes centre d’art pour enfants à Clermont-Ferrand, et de nombreux carnets.
Mais avant tout Paul Cox peint. A ses yeux, la peinture est l’élément central de ses recherches. De l’œuvre complexe se dégage une grande cohérence où se conjuguent simplicité et exubérance chromatique et recèle un goût pour les combinatoires, le hasard, les structures, éléments que l’on retrouve dans ses livres d’artiste et ceux destinés à la jeunesse.
Ainsi l’exposition Wallbook à Bologne (It) avril-mai 2025 – flux débordant d’images, imagier grandeur nature de soixante quinze mètres de long – est une galerie de lignes croisées, de trames orthogonales où jeux de recouvrement et trouées transfigurent le monde ainsi représenté.
Paul Cox sera l’invité de la Biennale des illustrateurs de Moulins, du 13 au 23 novembre 2025. Il y présentera une installation dans les salons de l’Hôtel du département.
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Des albums territoires de jeu et d’expérimentation
Que ce soit des livres d’artiste selon la définition qu’en donne Anne Moeglin-Delcroix ou des albums destinés à la jeunesse, Paul Cox prend en charge tous les paramètres qui composent le livre : conception, titre, couverture, format, pages. Pour l’auteur, tous sont des lieux de réflexion et de questionnement où la facétie le dispute au sérieux. Dans l’œuvre de Paul Cox, la lecture, la création et l’art sont partout : les habitants de Koalaville passent volontiers leur soirée à l’opéra, la parution d’un livre est au cœur de L’Histoire du livre à taches, dans Histoire de l’art les habitants du royaume vont au musée, dans «……….» le regardeur devient auteur ; enfin l’œuvre d’art et les codes de représentation eux-mêmes sont le sujet d’albums (ci-dessous), ils forment des sortes d’ovni joyeux, pleins d’humour, tout en décalage et pas de côté; une ode à l’enfance et au jeu.
Ces nains portent quoi ???????
Comme dans un imagier traditionnel, on retrouve la forme convenue : une image-une légende, mais c’est pour mieux se jouer des conventions. L’album est une mise en orbite iconique, un parcours ludique dans tout ce qui fait signe et sens, à commencer par le jeu de mot du titre.
Au passage on remarque que la pagination débute en page 7, puis on s’amuse de jeux sémantiques, ici les légendes ne correspondent pas, là Paul Cox joue avec les échelles. plus loin les codes couleur sont inversés et créent des quiproquos, plus loin encore, sous un dessin de boîte fermée une légende nomme ce qui n’est pas visible ; autant de propositions ludiques, drôles, pleines d’esprit, qui permettent à l’enfant de s’amuser mais aussi au regard de se construire en révélant les rapports de l’image au réel, en interrogeant le degré de vraisemblance, le contrat de confiance avec le lecteur, etc. L’imagier devient entre les mains de l’artiste un espace expérimental, et pour le lecteur un véritable terrain de jeu, une expédition en espièglerie.
>Ces nains portent quoi ???????, Seuil, 2001, épuisé
Histoire de l’art
L’album a reçu le prix Fiction de la Foire du livre jeunesse de Bologne en 1999.
En suivant la structure d’un conte merveilleux, cet album poursuit la réflexion sur la création jusqu’à devenir le support d’un manifeste pour les enfants et l’art.
«Il était une fois un royaume sinistre et ennuyeux (…) gouverné par un roi irresponsable». Le roi avait une fille qu’il retenait prisonnière et dont le peintre Luco Pax était follement amoureux. Mais un élément magique : un pinceau donné par un vieillard en échange de trois belles golden (chacun aura reconnu une référence au conte des trois pommes d’or) viendra bousculer l’histoire. Dès lors, les tableaux prennent vie, les personnages peints sortent du cadre et se mêlent à l’intrigue. Luco Pax, dont on aura deviné l’anagramme de Paul Cox et la princesse réussissent à triompher des épreuves. Luco Pax organise alors une grande exposition d’art. Les habitants étaient heureux et l’auteur d’ajouter : «Le lendemain de l’exposition, les gens ont l’impression de voir pour la première fois ce monde qu’ils avaient pourtant l’habitude de voir quotidiennement». Et l’épilogue de préciser : «lorsque l’on vous dira : «Regardez ce tableau, on dirait qu’il vous regarde, les yeux vous suivent lorsque vous vous déplacez», vous saurez désormais que ce n’est pas une impression, et que le portrait vous regarde autant que vous le regardez.»
Peindre ce qui se voit et ce qui se dérobe. Derrière le conte, sa magie et les péripéties tout est question de regard et interroge l’apport d’une œuvre, de l’art dans une société.
>Histoire de l’art, nouv. éd Mémo 2025
Cependant…
L’objet, dans sa boîte, est épais, relié par une spirale, mais pas de couverture, pas de pagination… On commence où l’on veut, comme on veut. A chaque page, un mot «cependant…» relance l’histoire et l’on plonge dans l’image. On dirait un inventaire ou un imagier, c’est avant tout une formidable proposition d’artiste.
«Que font les autres là où je ne suis pas ?» questionne le livre qui nous emmène faire le tour du monde en une seconde arrêtée et voyager sur les fuseaux horaires de ses pages. Alors page après page défilent des scènes de vie, on remarque ici ou là une horloge, des correspondances de sens ou graphiques entre les images, des mises en tension et des points de vue tissent un réseau de sens et d’émerveillement.
Les illustrations sont réalisées à partir d’une forme unique et originelle : le cercle, qui compose sur un fin quadrillage les images du livre. La forme unique et la plus simple est utilisée pour cet album foisonnant : le rond ; comme un atome ou un pixel, il donne naissance aux formes les plus diverses de notre planète. Dire le plus avec le moins. Écrire la multiplicité des particularismes du monde. On est là dans un de ces jeux de construction qu’affectionnent les enfants et Paul Cox.
>Cependant, Seuil, 2001, épuisé
«……….»
Quand le livre appartient à son lecteur.
«Wallbook» ainsi s’intitulait l’exposition exceptionnelle tenue à Bologne (It) en avril et mai 2025, un imagier géant (75m de long) qui s’étirait sur les murs de la Fondazione del Monte. A partir de ses peintures sur toile, Paul Cox a conçu, tout aussi généreusement, un livre reproduisant chaque image exposée.
La grande originalité de la publication de «……….» vient de la complicité qui se joue entre l’artiste et le lecteur : un ouvrage sans titre, juste le co-auteur Paul Cox est mentionné, 80 pages de couleurs, de détails, avec des cartouches vierges sur la couverture pour y inscrire le titre de son invention et son propre nom, ainsi qu’un cartouche blanc en pied de chaque page sur lequel le lecteur est invité à y porter légendes ou texte de son choix.
Merveilleux catalogue d’images dont on se plait à découvrir les liens multiples avec des illustrations aperçues dans l’œuvre de Paul Cox, des références à des artistes qu’il aime ou des figures qui ont marqué l’histoire de l’art.
>«……….» , Hamelin associazione culturale, 2025
Les Aventures d’Archibald le koala, un quatuor
Les quatre albums des Aventures d’Archibald le koala sont des textes de 1987, les premiers que Paul Cox écrivit. On a parfois considéré ces albums comme héritiers d’une tradition littéraire, on a cité Babar, on les a rapprochés d’Hercule Poirot et de sa manière d’enquêter, pointant Archibald qui, comme le détective anglais, s’attache aux petits faits, aux détails incongrus ou d’apparence négligeable, avec souvent l’aide du hasard pour résoudre les énigmes. On a loué la spontanéité des dessins, l’usage de l’écriture à la main, un art naïf ou populaire.
Au-delà de ces considérations, comment expliquer ce qui nous enchante dans ces premiers albums ? Même si l’auteur dit volontiers qu’il n’écrirait plus de la même manière aujourd’hui, on y décèle des constantes dans l’œuvre de l’artiste : le plaisir du jeu et son potentiel imaginatif, du goût pour les cartes (Le Jeu de l’amour et du hasard, coffret, livre d’artiste), pour les codes et le signe (Animaux, Seuil, 1997, Ces nains portent quoi ???????, Seuil, 2001, tous deux aujourd’hui épuisés), pour la combinatoire et la création de mondes nouveaux (Cependant, Seuil, 2002, épuisé, ou le livre d’artiste Œuvres romanesques complètes).
Certes, Les Aventures d’Archibald le koala sont constituées d’intrigues à démêler. Ainsi une formidable invention niche au cœur de l’Énigme de l’île flottante (tome 2), les stratagèmes des Blaireaux roublards forgent Le Mystère de l’eucalyptus (tome 1), une combinatoire jubilatoire dans L’Affaire du livre à taches (tome 3 ) mêle deux histoires et une remarquable mise en abyme du livre dans le livre. Là comme dans les autres albums de l’auteur la création est partout (voir Ces nains portent quoi ??????? et Histoire de l’art).
C’est dans Le Mystère de l’eucalyptus que l’on découvre précisément l’Ile de Rastepappe, sa situation géographique, le plan de l’île, la présentation de ses habitants, leur nom, leur maison, tout y est. Les quatre titres des Aventures d’Archibald le koala sont des descriptions d’univers quasi topographiques qui, en plus de fournir un cadre à l’histoire, dessinent des utopies (*). Koalaville et Blaireauville sont des cités heureuses, on y découvre un monde construit, stable, où chaque chose porte un nom, des textes où le pacte formel avec le lecteur est affiché et derrière lequel on devine l’auteur en démiurge bienveillant.
Le lexique, l’écriture simple et raffinée, l’usage du présent, créent un système langagier singulier devant lequel on se tient comme on se tiendrait face à la mer. Ce sont les champs du mythe, du poétique, de la sérénité et du jeu, qui inscrivent le lecteur dans l’espace du temps long.
Cox Codex 1, Seuil, 2003 (épuisé)
A partir des années 2000, Paul Cox entreprend de publier ses travaux sous forme de livre. Cox Codex 1 réunit un choix d’œuvres de 1988 à 2003. Paul Cox en a assuré lui-même la conception et la mise en forme. L’ouvrage présente différentes facettes de ses recherches, sans hiérarchie d’une forme par rapport à une autre, certains textes dont il est l’auteur en écriture manuelle et cinq essais apportent des éclairages croisés.
Ont suivi Jeu de construction, sorte de journal de l’exposition éponyme tenue au Centre Pompidou en 2005, Paul Cox, design et art en 2018 aux éditions Memo, Entretien avec Paul Cox, Pyramid, en 2019.
© Francine Foulquier, mai 2025
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Les éditions Memo ont publié plusieurs des albums jusque là épuisés de Paul Cox :
Histoire de l’art, 2024
Mon amour, 2024
Le Mystère de l’eucalyptus (Les aventures d’Archibald le koala), 2024
L’Énigme de l’île flottante (Les Aventures d’Archibald le koala), 2025
Sont disponibles également :
Paul Cox, Jeu de construction, B42, 2018
Paul Cox, Design and art, Japon en 2017, Memo, 2018
Entretien avec Paul Cox, Sarah Mattera, Pyramid, 2019
Bonnefrite (Auteur), Paul Cox (Auteur), Graphure et peintrisme, revue, Fotokino, 2021
Epuisés :
Ces nains portent quoi ???????, Seuil, 2001
Cependant… , Seuil 2002
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(*) Anne de Marnhac, Cox Codex 1




