Francine Foulquier le 14 avril 2025
L’étourdissement des listes
L’oeuvre de Bernadette Gervais, ce grand répertoire de choses vues, entendues, aimées, notées, jaillit tel un grand flux. Cette multitude d’éléments, ces séries et variations donnent le sentiment de contempler l’immensité. Les images réunies selon des perspectives différentes constituent des sortes d’imagiers singuliers qui ouvrent les champs de la représentation, interrogent le regard, le motif ou l’outil utilisé. En rapprochant quelques-uns de ces livres-énumérations on perçoit ce qui pourrait être la recherche de la créatrice : une géographie de la nature, un surgissement de l’émotion dans l’espace d’une représentation matérielle, un chemin de crête entre émerveillement et poésie.
Au commencement il y avait la lettre (Les contraires)
C’est du moins ce que racontent les légendes et les grands mythes. L’alphabet porte en lui, outre la mémoire de l’enfance et des premiers apprentissages, l’histoire de la création et l’innombrable diversité du monde. Une tentation de l’illimité qui a de tous temps fasciné poètes et artistes. Bernadette Gervais a parsemé son oeuvre d’abécédaires comme autant d’invitations à cheminer de découverte en invention, exposant une multiplicité de jeux de représentation, de combinaisons et d’approches différentes de l’alphabet, de la forme de la lettre aux sens des mots.
Le voir précède le mot (ABC)
«L’enfant regarde et reconnaît bien avant de pouvoir parler» écrivait John Berger, romancier et critique d’art. Dans ABC [i], Francesco Pittau auteur et Bernadette Gervais illustratrice associent une lettre à un objet lui ressemblant, et pour le découvrir un cache est à soulever, exprimant quelque chose du rapport de l’écriture au réel. Des lettres découpées dans d’anciennes revues sont intégrées aux dessins et peintures de l’abécédaire, introduisant du passé dans le présent de la page. Les éléments rapportés, bien qu’extraits de leur univers gardent intacte leur mémoire, stimulant les capacités imaginatives du lecteur.
Donner un nom aux choses (Les contraires)
Autre variation sur le mot en même temps que prouesse graphique est l’album Les Contraires [ii]. Francesco Pittau auteur et Bernadette Gervais illustratrice s’imposent une figure unique, celle d’un éléphant, pour illustrer et donner sens à des concepts abstraits. Et c’est paradoxalement par l’unicité du motif, par le choix du trait et de sa simplicité, de l’outil et du support pauvres (feutre sur papier de soie froissé), que l’illustratrice réussit à exprimer la complexité du verbe. «Le mot est essentiel pour l’apprentissage» assure Bernadette Gervais. «Donner un nom aux choses et elles deviennent plus précises, plus précieuses, c’est une espèce de transmission, un héritage» précise l’illustratrice dans l’interview donné à Livres Hebdo [iii] dans lequel elle évoque l’émouvant souvenir de son père et la plume bleue d’un geai. Bonheur de la nomination qui tire les choses du néant, les dote d’une réalité objective en même temps qu’imaginative, et inscrit l’individu dans une histoire collective.
Aller à l’essentiel (Axinamu)
«La nature m’est absolument indispensable. Elle est ma façon d’aller à l’essentiel». L’attention portée à la diversité et aux singularités innombrables est sans doute au centre des préoccupations de Bernadette Gervais. Axinamu [iv], album au titre abracadabrant dû au déplacement d’une lettre, semble inviter le regardeur à faire lui aussi un pas de côté et observer. Alors on remarque la double page centrale où l’oeil de chaque animal (réfugié sous un rabat) semble demander qui regarde qui, du lecteur ou du motif dessiné. Lévinas écrivait en pensant aux multiples interprétations possibles d’un terme «qu’en chaque mot il y a un oiseau aux ailes repliées qui attend le souffle du lecteur». Sans doute en chaque image aussi et l’oeil dessiné sur la page bruisse d’une multitude de liens : fenêtre ouverte sur le monde, symbole protecteur selon certaines cultures, organe par lequel l’artiste crée, ou en art lien entre le visible et l’irreprésentable…
Le temps (En quatre temps)
Bernadette Gervais poursuit : «Pouvoir regarder la nature est un moyen de se regarder soi et de se positionner par rapport aux personnes, au monde qui nous entoure» . L’autrice déroule En quatre temps [v] et en quatre vignettes un imagier entre simplicité et grandes questions. Car c’est bien de cela dont il s’agit dans ce livre, du mouvement infini des choses, de l’indicible du temps. D’image en image, l’autrice saisit les évolutions et les métamorphoses de la nature, ces passages qui ponctuent la vie. Elle nous parle d’éclosion, de la plénitude d’un fruit, de perpétuation et de fragilité avec le pissenlit, du vide laissé dans le champignon par la limace, de durée et de mémoire par la réitération du motif, que le temps est tout autant un déplacement spatial, une page tournée dans un livre, ou la temporalité du récit. Ainsi des canards vont se rencontrer et en trois pages donner naissance à leurs canetons et «traverser le lac». Alors on conçoit que le temps c’est aussi du lien, l’histoire d’un instant ou d’une éternité, de générations, d’un passé qui travaille dans le présent et anticipe sur le futur.
La joute de l’outil et du matériau (ABC de la nature, Des trucs comme ci comme ça)
Face aux grands albums ABC de la nature [vi] et Des trucs comme ci des trucs comme ça [vii] on est saisi par l’étonnante proximité de l’image avec le réel. Ces ouvrages ont en commun une énumération de végétaux, d’objets, se resserrant autour d’une thématique classique pour l’un, plus fantaisiste pour l’autre. Choix des couleurs, jeux de lumière, distribution des figures sur la page composent une somptueuse combinatoire de formes, mettant en scène les qualités même des matériaux et des techniques.
Jean Dubuffet [viii] pensait que «L’art doit naître du matériau et de l’outil et doit garder la trace de la lutte de l’outil avec le matériau». L’autrice travaille au pochoir, cette technique de l’empreinte à l’aube des images, cet art du plein et du vide, de la forme et du devenir. Les figures portent la trace aussi bien des éponges utilisées que des pinceaux fins pour les plumes du moineau.
Bernadette Gervais n’utilise pas d’ordinateur. Est-ce l’outil, le matériau, le geste créatif de l’artiste qui traduisent la dimension sensorielle ? Ces images travaillent sur l’émotion. Il ne s’agit plus de traduire le réel mais d’affirmer le regard de l’artiste. On croit lire un imagier ou un documentaire, mais l’album est une suite de tableaux à la troublante charge poétique, une invitation à prendre le temps de regarder, à marcher sans fin dans la couleur, dans le jaune du yuzu, les blancs matiérés du pâtisson ou la douceur grisée du nandou, on saisit au passage l’orangé complice des deux albums, puis l’oeil glisse le long des courbes et des tracés des figures, et l’on se plait à prononcer à haute voix les légendes comme on énoncerait un poème.
Photographie et peinture, entre rapprochements et inversion (Légumes)
Bernadette Gervais aime la photographie. Dans Légumes [ix], deux représentations en miroir, une photographie en noir et blanc d’un côté, une peinture de l’autre, se succèdent comme en une galerie de portraits. Dans ce face à face où l’on peine à distinguer les deux médiums, les rôles semblent s’inverser, les peintures paraissent plus «vraies» que les photographies, laissant percevoir la texture, les couleurs et les volumes, en une quête figurative des images du monde naturel. En regard, les photographies somptueuses, en ombre et éclats, dévoilent un travail sur la ligne, le noir, l’effacement, proche de l’abstraction, qui permet également de rendre compte de la dimension imaginaire de la photographie. La présentation frontale des végétaux, hors contexte, à nu, renforce l’opposition figure et fond ; la tension chromatique les différenciant offre un espace vertigineux de profondeur laissant advenir une présence.
Alors on se tient là …
Parmi la diversité des albums de Bernadette Gervais, on peut entendre des échos d’une oeuvre à l’autre comme une mélodie, une ode à la nature. L’énumération de fragments tissés en un ensemble ordonné crée un espace nouveau de sens, un travail sériel où chaque création prend la valeur d’une première fois, d’une inauguration.
Un amoureux des énumérations, Umberto Eco[x], énonçait que celles-ci confrontent le regardeur à une «problématique du nombre», une tentation de dire le monde dans sa totalité. Alors on se tient là, dans l’étourdissement des listes et des formes, dans l’émerveillement de la nature, devant l’illimité de ce qui est.
© Francine Foulquier, avril 2025, version revue et corrigée (1ère version parue dans Libbylit n° 147)
[i] Francesco Pittau, Bernadette Gervais, ABC, Seuil, 2000
[ii] Francesco Pittau, Bernadette Gervais, Les contraires, Seuil, 2012, 2019
[iii] Entretien avec Pauline Gabinari, Livres-Hebdo, 15 juin 2021 – https://www.livreshebdo.fr/article/bernadette-gervais-le-mot-est-essentiel-pour-lapprentissage
[iv] Francesco Pittau, Bernadette Gervaix, Axinamu, Les grandes personnes, 2010, 2020
[v] Bernadette Gervais, En quatre temps, Albin Michel jeunesse TrapèZe, 2020
[vi] Bernadette Gervais, ABC de la nature, Les grandes personnes, 2020
[vii] Bernadette Gervais, Des trucs comme ci des trucs comme ça, Les grandes personnes, 2021
[viii] Jean Dubuffet, Prospectus I, Gallimard, 1967
[ix] Bernadette Gervais, Légumes, Albin Michel jeunesse TrapèZe, 2018
[x] Umbert Eco, Vertige de la liste, Flammarion, 2009





